22/12/17

Palestine : un témoignage de la Jérusalem d'après Trump

L'annonce du Président américain de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël le 6 décembre dernier a claqué comme un coup de tonnerre dans le ciel déjà ombrageux de la Palestine. Que s'est-il passé et comment réagissent nos partenaires palestiniens ?
Une telle déclaration peut devenir une opportunité pour plus d'unité au sein du mouvement social palestinien

24 heures après la déclaration de Trump, notre collègue Iona atterrissait en Palestine . Pendant sa mission, elle a discuté avec des jeunes Palestiniens de différentes organisations et revient avec cette conclusion en tête « nous sommes à un tournant de l'Histoire. »

 

Quelles ont été les premières réactions de la part de la jeunesse palestinienne ?

Iona : « La déclaration de Trump a fait naître une réaction quasi immédiate : partout en Palestine, dans le monde arabo-musulman mais aussi en Europe ou aux États-Unis ont eu lieu des manifestations pacifiques. Face aux réactions des soldats d'occupation, certaines manifestations se sont intensifiées jusqu'à devenir très violentes. Là encore on peut voir combien l'équilibre des forces reste inégal: des jeunes civils qui lancent des pierres et crient face à une armée qui tire à balles réelles et lance du gaz lacrymogène de manière répétitive.

Cette image est saisissante quand on en est témoin. Le gaz lacrymogène qui vous empêche de respirer, le bruit des balles qui sifflent qu'on 'entend à des kilomètres, la rencontre de familles dont un membre a été gravement blessé, ça ne peut vous laissez indifférent. Sur place, j'ai rencontré Enas un jeune leader du mouvement « Land for all ». J'ai appris par la suite qu'il avait perdu un œil lors d'un affrontement près de la colonie de Beit Hil, non loin de Ramallah.

Ma collègue Leïla m'a dit « C'est vraiment un jeune très engagé, surtout pendant la saison des olives. Il fait partie de la coalition de jeunes pour le droit à la santé. Il ne retrouvera plus la vue de son œil droit et il a des éclats dans la mâchoire et le visage». Au-delà du cas d' Enas, je ne peux m'empêcher de penser à tous ces jeunes dont la vie est prise dans un étau à cause de l'injustice qu'ils subissent tous les jours.

La plupart des heurts ont lieu à des endroits stratégiques : les checkpoints, les colonies israéliennes, l'entrée de la vieille ville de Jérusalem-Est, les camps de réfugiés, les murs d'enceinte étouffant la bande de Gaza sous un blocus criminel. Tant de lieux qui sont les symboles de la violence quotidienne vécue par les Palestiniens sous le joug de l'occupation.

J'ai eu l'occasion de discuter avec certain-e-s leaders de mouvements de jeunes que M3M supporte à travers divers partenaires palestiniens. Les réactions ont été multiples et diverses : colère, incompréhension, tristesse, désespoir, résistance. Il est presque aussi dur de faire face à un ami qui te dit qu'il va continuer à se battre jusqu'au bout contre cette occupation illégale de leur terres qu'à une autre qui t'avoue qu'elle se sent complètement démunie face à ce qu'il se passe et ne sais pas comment réagir. La jeunesse palestinienne semble osciller entre cynisme et espoir. Des années d'immobilisme et de « négociations »depuis les Accords d'Oslo ont mené à cette ambivalence de sentiments. »

 

La déclaration de Trump est-elle une occasion à saisir pour le mouvement social  ?

Iona : « La déclaration de Trump n'a aucune valeur juridique et reste totalement symbolique. De plus, elle ne fait que mettre en lumière une annexion illégale de Jérusalem par Israël après la guerre israélo-arabe de 1967 et un régime d'apartheid maintenu depuis lors. Construction de nouvelles colonies dans la vieille ville de Jérusalem, destruction des maisons palestiniennes, refus d’octroi de carte de résidence pour les conjoints et enfants, arrestations et détentions d'enfants, discrimination dans l'accès à l'éducation, aux soins de santé, humiliations journalières sont le quotidien des Palestiniens de Jérusalem, de tous les Palestiniens de Palestine et d'ailleurs.

Mais une telle déclaration peut aussi devenir une opportunité pour plus d'unité au sein du mouvement social palestinien, pour une résistance organisée à tous les niveaux et enfin, pour davantage de solidarité internationale. On garde l'espoir de voir les choses avancer. Loin d'être facile à concrétiser, cet espoir se heurte encore à de nombreux défis, notamment à une fragmentation au niveau socio-économique, politique, géographique. Les Accords d'Oslo et les décennies qui leurs ont succédé ont miné les relations entre l'Autorité Palestinienne et le mouvement social. Et bien sûr, en premier lieu, une occupation constante qui empêche au maximum la concertation ainsi qu'une communauté internationale qui parle beaucoup mais agit peu pour s'opposer à cette situation d'injustice. »

 

Comment a réagi Israël ?

Iona : « Comme elle le fait fait toujours : avec une incroyable violence et un manque total de respect du droit international et humanitaire: Plus de 500 arrestations depuis la déclaration de Trump. Il s'agit de jeunes comme Ahed Tamimi, 17 ans, mais aussi d'anciens prisonniers ou potentiels leaders du mouvement social.

J'ai dû me rendre à Jérusalem pour plusieurs rencontres. Normalement, mon passeport belge me donne la possibilité de monter dans les bus spéciaux qui passent pas la route « directe » reliant Ramallah-centre et Jérusalem-Est. Pas besoin de sortir du bus, d'être fouillée, de devoir attendre des heures. Juste un contrôle des papiers. Ce traitement de faveur n'est réservé qu'aux occidentaux et aux Palestiniens ayant la « blue ID », celle réservée aux Palestiniens nés et résidant à Jérusalem. Pour les autres, direction le checkpoint de Qalandiya, poste de contrôle israélien séparant la Cisjordanie du reste du monde.

Au vu des derniers événements, les soldats d'occupation avait coupé tous les accès à Jérusalem sauf ce fameux checkpoint de Qalandiya. Ce n'était pas la première fois que j'y passais mais j'essaie généralement de l'éviter. Chaque personne doit faire la file dans des couloirs grillagés sur les côtés et au dessus de soi. Il y a à peine l'espace pour mettre deux personnes côté à côte.

L'ambiance y était très tendue, peu de personnes parlent. Je suis restée coincée à Qalandiya durant une heure. En tant qu'étrangère, je suis traitée de manière froide mais courtoise. Au contraire de cette vieille dame palestinienne sur laquelle un soldat âgé d'à peine 18 ans criait en hébreu en lui jetant un regard méprisant. Quand je suis à Qalandiya, j'étouffe. C'est la déshumanisation. C'est l'occupation.

La bande de Gaza est également la cible d'attaques et craint une escalade des violences pouvant aller jusqu'à une agression armée de grande ampleur. Dans toute la Palestine on dénombre une dizaine de morts et plusieurs milliers de blessés. »

 

Quel avenir pour la résistance palestinienne ?

Iona : « Pour être honnête, la complexité de la situation me fait vaciller entre espoir et cynisme. La situation est très compliquée et la déclaration de Trump n'est vieille que de deux semaines. Au-delà de l'importance primordiale d'une mobilisation unie et forte du mouvement social palestinien, je suis convaincue que la solidarité internationale reste importante pour donner plus de poids aux demandes et actions du mouvement social palestinien.

Il est essentiel que les mouvements sociaux européens et de part le monde s’organisent et se mobilisent pour dénoncer l'impunité israélienne et forcer nos propres gouvernements à prendre position et à agir concrètement. Selon moi, nous arrivons à un tournant de l'Histoire et ce qu'il se passe en Palestine n'est qu'une composante d'un système qui arrive à ses limites. Il est crucial de saisir les opportunités qui se présentent pour basculer les relations de pouvoir en faveur des opprimés. » 

2136 views